Héritage « à la Française »

Il y a peu de temps encore, les tissus étaient trop rares pour qu’on imagine les gaspiller. On connait assez la mythique histoire des pionniers américains cousant à partir de leurs vêtements des quilts que nous admirons tant… On sait aussi que la tradition venait de pays européens et que le concept du « bloc » s’est réellement développé au XIXe siècle en Amérique du Nord.

En France cependant, la tradition était beaucoup plus d’utiliser une grande pièce de tissu partiellement abîmée (comme un drap de lin) pour tailler dedans un patron plus petit (comme une chemise), puis un jour celui-ci usé servira de torchon, qui servira ensuite de charpie… On pratiquait aussi essentiellement l’art du racommodage. Il suffit de voir le nombre de mots plus ou moins équivalents dans notre belle langue : raccommodage, rafistolage, rapiéçage, ravaudage, reprisage, rapetassage avec les verbes qui vont avec ! Nous ne les utilisons presque plus : qui donc raccommode encore les chaussettes avec (ou sans !) un oeuf à repriser ? Il y avait le reprisage avec un fil, de préférence à plusieurs brins non torsadés, avec lequel on reproduisait la chaine et la trame du tissu troué. Le rapiéçage était un appliqué, un morceau cachant le trou ou renforçant une partie usée. Allez voir le cahier de couture d’Anne-Marie, vous aurez de beaux exemples ! Et même, on peut en faire de petites oeuvres artistiques comme  ici.

Reprise traditionnelle sur un linge de maison français, photo venant du blog de Kaari Meng qui fait connaître les traditions françaises aux Etats-Unis en écumant nos brocantes et vide-greniers ! Elle est notamment la créatrice des très beaux tissus FRENCH GENERAL de MODA

Pour la décoration, le raffinement, le superflu, les Françaises brodaient  au point de croix ou au point de tige principalement des motifs plus ou moins sophistiqués, en plus du nécessaire « chiffrage », apposition des initiales familiales pour reconnaître le linge confié aux lavandières. Les broderies étaient le plus souvent en rouge, parfois gaies et polychromes, ou bien subtiles blanc sur blanc avec fils tirés, monogrammes, etc. Il existe en France une si grande tradition de tissages, teintures, impressions, broderies, dentelles…

Nous avons aussi notre mot pour le quilting qui est le matelassage, utilisé de façons variées dans diverses régions pour faire des édredons, des piqués de coton… Mais de patchwork nous n’en trouvons quasiment pas de trace*, nous n’avons même pas un mot français complètement satisfaisant pour en parler, sinon « piéçage », ou « assemblage ». De nombreuses traditions régionales dans le domaine du tissu sont redécouvertes et mises en valeur de nos jours : je me réjouis de trouver dans le dernier numéro du magazine de l’association France-Patchwork des articles tant sur les tissus kelsch d’Alsace que les Rouenneries de Normandie. Mais toujours pas de traditon de patchwork en France ? Mais si, et la plus enthousiasmante ! Les Centu Pezzi (100 pièces) de Corse correspondent à la compulsion de vouloir utiliser le moindre tissu, la moindre petite pièce qu’il ferait mal au coeur de jeter ! Vous en avez justement un exemple dans cette même revue, ainsi que dans le blog d’Anne-Marie qui vit en Corse, avec des explications qui vous donneront envie de sauter sur votre boite de chutes de tissus ! Dans le même blog, vous avez quelques photos de quilts anciens corses. Il est certain que la plupart des quilts furent utilisés jusqu’au bout, usés jusqu’à la trame puis jetés. Les objets utilitaires de ce genre sont moins sauvegardés que des tapisseries des Gobelins…

Centu Pezzi dans la tradition corse, créé par Anne-Marie. Je vous laisse découvrir le secret du dos dans son blog !

Et aujourd’hui, qu’en est-il ?

Hormis l’art textile pour lequel je suis incompétente mais où je crois que les Françaises sont brillantes, le patchwork français est très tributaire des livres, des tissus, des modèles venant majoritairement des Etats-Unis, mais aussi beaucoup du Japon et, dans une moindre mesure, des Pays-Bas ou de Grande-Bretagne. Cependant beaucoup de femmes s’amusent chez elles à faire des ouvrages « scrappy » très individuels, hors mode, peu exposés, car c’est une envie de recyclage compulsif que je ne dois pas être la seule à « subir »… De même, une de mes élèves veut absolument recycler les dizaines de blue jeans qu’elle a gardés, un jour elle se lancera dans un magnifique patchwork avec toutes ces nuances de bleus délavés ! On peut voir aussi de beaux exemples très personnels de Jacqueline Fischer dans son livre « Jeux d’étoffes, impressions expressions » ; j’adore celui qui s’appelle « Miettes », récup’ extrême !

La personne qui incarne le plus pour moi l’art du patchwork à la française est Jacqueline  Morel. Elle fait revivre d’anciens tissus d’origine majoritairement française (des écossais, vichy, lin…), ce qui confère à ses quilts une impression de confort, d’être « chez soi ». Allez voir sa galerie, vous allez comprendre ce que je veux dire ! Si des modèles vous sont familiers, c’est parce qu’elle a longtemps fait notre bonheur en collaborant avec Marie-Claire Idées. Cerise sur le gâteau, son livre :

Livre de Jacqueline Morel, édité par Quiltmania, sur un top inspiré d’un de ses quilts.

 Jacqueline Morel présente, avec beaucoup de compétence et de gentillesse, notre activité dans ce reportage de TF1. Même si elle fait plus d’appliqué que la plupart d’entre nous, je trouve qu’elle nous représente drôlement bien !

Bien sûr, j’aurai l’occasion de vous reparler d’elle car une de mes Abeilles, Maïté, a souvent repris des modèles de Jacqueline Morel, mais sait aussi dessiner « à la manière de ». Bientôt elle vous présentera une de ses créations.

-=-=-=-

* Des quilts anciens, notamment en hexagones, furent trouvés en France. A mon avis cela ne démontre pas une tradition établie et reconnue dans ce pays mais plutôt l’expression de personnes ayant bénéficié de la circulation des personnes et des idées, je pense notamment à l’influence des Anglaises. Les plus beaux patchworks français anciens se trouvent sans doute dans le livre  Mosaïques d’étoffes, édité par Quiltmania. On y retrouve d’ailleurs l’habileté des Françaises à si bien broder !

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8 réflexions sur « Héritage « à la Française » »

  1. Bonjour,
    je confirme Jacqueline Fisher , est une experte dans l’art de récupérer, et monter des petits bouts de tissus, il est dommage que de telles fourmis, elles et d’autres ne soient pas (ou presque)mises en vedettes dans les revues, comme celle de FP, trop souvent les même noms apparaissent..;
    Peu d’articles de fond, ….on parle du patchwork japonais … en ne montrant que les reproductions des modèles américains , avec les tissus qui sont aussi des reproductions de tissus (pour la plupart) occidentaux, du patchwork il y en a en Corée, en Chine et il est triste que l’on aille pas plus loin, que quelques commentaires voir qqs photos, sans explorer la vraie tradition textile de ces pays, et ouvrir ainsi les yeux sur le monde des tissus et sortir du dernier modèle propose, utiliser des mots des noms sans en connaitre l’histoire…
    Il y a tant à découvrir
    Jacqueline et je la suis à 100% deplore qu’il n’y a pas vraiment de lieu de conservation de l’art populaire textile traditionnel, il y a bien sur des musées qui émaillent la France, mais tant de richesses seront perdues, qui possède encore des couvertures militaires non rouge et bleu marine piécées comme les anglaises ?? non des brunes, il y en avait dans ma famille, mes tantes , femmes de ville de garnison avaient créé des nine patch rebrodés sans le savoir !! ce qu’on appele aux US des « utility quilts »elles ont finies, dans les niches des chiens sans doute, je les ai connues toute mon enfance, les mamans des familles modestes etaient pleines de ressources !!!
    Si on considère les DOM TOM comme un bout de France , il y a des patchworks, qui sont un mélange d’apport européen, et de fantaisie locale…
    Bonne fin de journée et merci de cet article

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    1. Jacqueline Fischer est une vraie personnalité, riche et complexe. Je suis parfois tellement en osmose avec ce qu’elle écrit dans son livre que je pourrais finir des phrases les yeux fermés. En revanche, je n’explore pas certains domaines d’expression comme elle, je reste plus « classique », à chacune son chemin ! Dans ses recherches d’expressions, elle me rappelle Cécile Milhau que j’aime beaucoup. Celle-ci se fait très discrète au niveau national mais reste incontournable dans le Tarn et la région Midi-Pyrénées ! J’aime sa générosité, ses idées,son talent… Ces deux personnes aux facettes multiples ont souvent eu leurs quilts publiés il y a 15 – 20 ans, maintenant on donne la place à d’autres.
      Quant aux quilts dits japonais, je te recommande le blog de la Chambre des Couleurs, tu verras des quilts inspirés du Japon authentique !
      Merci pour tes réactions !

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  2. Et bien, il y a une quilteuse qui ce soir est heureuse c’est Mamifleur !
    J’ai découvert le blog de Katell , l’autre jour et je sens que je vais apprendre beaucoup de choses ! Bravo Katell !

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  3. Merci Katell pour ciet article si riche : j’ai bien aimé l’explication historique et vocabulaire de ton article. Je ne connaissais pas du tout la tradition des « Centu pezzi » : avec le blog dont tu nous donnes le lien, ce sera l’occasion d’approfondir dans cette voie.
    Je me demande si je suis l’élève dont tu parles qui « collectionne » les vieux blue jeans … en tout cas , j’en ai une pile dans un coin de ma petite pièce atelier, et ils me font de l’oeil à chaque fois que j’y entre ! Et, d’après cet article, j’ai du coup l’impression d’être à la fois un peu loufoque et de tradition bien française ; les deux me plaisent !
    A bientôt !

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    1. Surtout reste ainsi ! Tu aimes créer, ce qui est beaucoup plus satisfaisant que copier un modèle… et tu le réussis si bien !
      Pour les jeans, je pensais à Michèle, Eliane et Annik… Un jour, j’ai donné tous les miens, plus de place pour tout garder, préférant faire de la place pour d’autres sortes de tissus. La vie passant vite, je me suis dit que je n’en ferais jamais rien, j’ai trop d’autres projets plus excitants ! Je venais de lire « L’Art de la Simplicité », livre prônant la simplicité de l’ordre et du dépouillement zen ; effets très limités chez moi, hormis quelques délestages comme le paquet de vieux jeans ! Finalement, ils ne m’ont pas encore manqués.
      Serais-tu partante pour un Centu Pezzi -ou une variante bien scrappy- le mois prochain ? Histoire de se délester élégamment de quelques morceaux de tissus…

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