L’Arbre de Vie de Catherine

Catherine, fidèle lectrice de ce blog, m’a contactée parce qu’elle aussi a succombé au charme de l’Arbre de Vie. Les Arbres de Vie ont décidément bel et bien leur place dans le monde du patchwork. Si j’ai bien référencé mes articles  – ce qui n’est pas forcément mon fort – vous trouverez tous les articles parus sur la Ruche à ce sujet par ici.

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Catherine fait partie, comme beaucoup d’entre nous, d’une  lignée de couturières (sa grand-mère en faisait son métier), tricoteuses , brodeuses qui nous ont montré l’exemple. Très jeune, elle a donc su utiliser fils, tissus et machine à coudre. Elle a notamment fait beaucoup de crochet, de broderie, de hardanger et même du boutis.

Sa sœur fait du patchwork depuis 15 ans, elle a été à bonne école avec Astri à Bordeaux. C’est donc tout naturellement que, dès le début de sa retraite d’un travail qui lui prenait tout son temps (directrice d’école maternelle), elle s’est penchée sur le monde du patchwork traditionnel. Après 2 années de cours et d’apprentissage, elle est indépendante, choisissant ses modèles et collectionnant de préférence les tissus japonais et de reproduction. Elle coud souvent auprès de son amie Martine Viellard, mais aussi dans des clubs qui l’accueillent au gré de ses séjours dans le Var. Elle aime particulièrement l’accueil chaleureux du club du Beausset où elle tire l’aiguille bien entourée !

Elle a acquis un panneau Den Haan en Wagenmakers  au Salon de Nantes il y a quelques années, chez Petra Prins. Elle a choisi de l’encadrer d’un Jardin de Grand-Mère :

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Quelle réussite ! Le dos montre un travail de quilting traditionnnel parfait :

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Et en guise de signature, une initiale originale :

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Le dos est agrémenté d’une superbe bordure assortie.
Bravo Catherine, c’est une magnifique réalisation que je suis fière de montrer ici !

Perspectives modernes dans le patchwork (2)

B – Quilts spontanés et libérés : à la recherche d’une expression

Il existe une autre tendance qui accepte les coupes parfois approximatives en toute liberté, les récupérations de petits bouts de tissus (les « scraps »). Elle est cousine de la catégorie précédente tout en prônant plus de lâcher prise. En effet le départ est parfois confus, la maquette très floue, les piécés parfois irréguliers, mais l’ensemble devient cohérent, finalement construit et intéressant, parfois érigé en pièce d’art.

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Des blocs de guingois, de l’expression écrite, des tissus unis vifs et quelques écossais, la forme en médaillon asymétrique : c’est un quilt bien dans l’air du temps du début de notre décennie. Gratitude, Quilt LeeAnn (Nifty Quilts)

Imaginez que vous êtes dans votre cuisine, prêt(e) à préparer le repas d’un jour normal. Vous précipitez-vous sur un cahier de recettes d’abord ? Suivrez-vous les instructions à la lettre, quitte à sortir acheter les ingrédients manquants ? Ou bien allez-vous fouiner dans le placard, le réfrigérateur, voire le congélateur, en quête d’ingrédients pouvant s’accorder pour un plat qui ne sera jamais tout-à-fait semblable à ceux déjà faits ?

Pour entreprendre un patchwork, vous devinez que je trouve les situations très comparables à la préparation culinaire ! Un débutant apprendra avec des recettes, des apprentissages familiaux ou des stages, alors qu’une personne avec de l’expérience peut se lancer, si elle le souhaite, avec un projet dans la tête qui évoluera au fil de l’élaboration… du plat ou de l’ouvrage. 

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Ce quilt, connu sous le nom de Lancaster Diamond Quilt datant de 1840 environ, est un exemple de l’utilisation probable de « blocs orphelins », avec l’ajout de blocs piécés spécialement pour terminer ce quilt. C’est un sampler fort original mais encore une fois, ce qu’on croit être moderne est souvent une impulsion logique que d’autres ont eue avant nous !

Les quilts improvisés ou libérés bénéficient de nombreuses influences du passé, comme les quilts utilitaires (on faisait juste avec ce qu’on avait), les quilts amish et leur utilisation des unis aux couleurs qui s’entrechoquent, et plus récemment aussi les quilts utilitaires contemporains des femmes afro-américaines d’Alabama (le mouvement Gees Bend, du nom d’un village). C’est bien l’art d’utiliser les restes de la meilleure manière possible.

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Parus respectivement en 2010, 2012 et 2014, ces livres expliquent clairement comment réussir à franchir le pas de l’improvisation et de la création. En anglais, bien sûr… Le dernier tient lieu de véritable cours avec une 1ère partie dédiée à 12 mini-quilts et 12 techniques expliquées, la seconde partie montrant que l’inspiration est partout dans notre entourage, et comment cela peut aboutir à des quilts résolument modernes.

Les livres qui traitent des quilts improvisés insistent tous sur le fait qu’on ne donne pas ici de métrage car chaque bloc sera unique, fait avec plus ou moins de tissus différents. C’est bien sûr difficile de commencer à changer de technique et de processus de travail, mais il est facile de comprendre qu’on s’amuse plus en faisant 20 blocs différents que 20 blocs semblables ! 

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Gwen Marston a inspiré d’innombrables quilteuses par ses quilts libérés. Ici un Log Cabin libéré, avec inspiration croisée des Amish et des quilts afro-américains.
Keiko Goke
La Japonaise Keiko Goke a été très inspirée après un stage avec Nancy Crow, ce quilt fait partie d’un des nombreux qu’elle a faits dans cette inspiration. J’adore les couleurs de celui-ci, avec ses effets d’ombre et de lumière.

C’est la catégorie la plus inventive, la plus libre du patchwork. Nancy Crow, Gwen Marston en sont les premières représentantes. Nombreuses sont les quilteuses qui s’expriment grâce à la liberté que leur ont insufflé un stage donné par l’une de ces quilteuses éclairées ! 

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Stephanie (et non, comme je l’avais écrit, Buffy qui a présenté ce quilt) a longuement collectionné des tissus imprimés vintage et a trouvé leur destination dans l’évocation de la vie de sa mère, femme au foyer. Ce quilt est rempli de petits dessins amusants !

 

Nifty Quilt
LeeAnn (Nifty Quilts) a suivi pour ce quilt l’influence d’Anna Williams (Afro-Américaine dont les quilts sont, depuis les années 80, considérés comme oeuvres d’art). A noter qu’un quilt improvisé n’est pas forcément tout de travers, ici le choix est d’avoir des carrés bicolores parfaits en unis. L’organisation finale, la position des lignes droites, s’est imposée en cours de fabrication. Quilting main.

 

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Issu d’un modèle du livre Applique Outside the Lines de Becky Goldsmith et Linda Jenkins, ce quilt fait par LeeAnn et sa belle-soeur laisse la place à l’improvisation : vous ne ferez jamais exactement le même !

La forme de quilt qui favorise peut-être le plus les quilts improvisés est le médaillon : un centre avec des encadrements successifs. Vous avez ici quelques articles de ce blog sur des quilts en médaillon. 

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Ce quilt de Victoria Findley Wolfe a commencé par un crazy rose et jaune, qui devint un médaillon entouré de carrés bicolores gris/roses et jaunes. Son sens des couleurs lui donne l’intuition d’ajouter une bordure de carrés turquoise qui tranchent bien avec une grande bordure noire… et finalement la silhouette d’un bloc traditionnel de fleurs appliquées au point de feston finit de manière magistrale ce quilt improvisé !

Ces quilts ont donc la particularité de se modifier largement au fur et à mesure de leur construction. L’improvisation est reine, l’inspiration sa princesse ! Avec cet état d’esprit, il ne manque jamais du tissu de telle ou telle sorte : s’il n’y en a plus, on trouve forcément un autre en remplacement… et finalement une meilleure idée que celle de départ ! 

Les tendances durent parfois juste quelques semaines, chassées par d’autres idées parues dans un blog… Les quilteuses modernes sont extrêmement réactives! Une des quilteuses de ce genre de patchwork libéré est Victoria Findley Wolfe. Elle est très présente sur la Toile, lance régulièrement des challenges inventifs et son livre représente bien son univers :

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Le blog correspondant, toujours fourmillant d’idées, est ici. C’est un blog communautaire.
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Très médiatique, star de la « Gen Q » (Génération Quilts modernes!), Victoria fait la Une des magazines! Suivez ses créations, sa manière de travailler, ici.

Après une carrière de jeune peintre à succès, Victoria revient vers les quilts qui l’environnaient déjà dans son enfance en milieu rural. Son talent, son charisme, son carnet d’adresses aident beaucoup à la consécration des quilts modernes aux Etats-Unis. En partie grâce à elle, il y a une vraie reconnaissance artistique des quilts actuels, tant dans le marché de l’art que dans les musées et même le système éducatif.

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Invitation à une conférence sur « Les traditions modernisées » dans un musée du Wisconsin.

 Ce que je voudrais faire passer comme message, c’est que ces quilts ne sont pas élitistes et inaccessibles. Ils requièrent des techniques simples que nous connaissons tous après un apprentissage du patchwork et sont ancrés dans la tradition… avec un zeste de modernité. Ensuite, il s’agit de travailler intuitivement plus que rationnellement. C’est ouvert à tous, cela fait du bien… Essayez, c’est une vraie thérapie vers le bonheur !

Ces quilts vous semblent-ils trop fouillis ? Alors vous préférerez la troisième partie consacrée aux « quilts simples » !

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Grâce aux Quakers, le Rajah Quilt

526_amish_quiltLes quilteuses ont souvent une certaine connaissance du mouvement religieux Amish grâce à l’esthétique particulière de leurs quilts, souvent reconnaissables au premier coup d’œil, probablement inspirés des quilts gallois.

Ces familles d’origine européenne ont codifié leur manière de vivre à l’écart de la société occidentale avec leur propre langue, leur système d’éducation, leur codes vestimentaires, leurs croyances… Pour bien plus de renseignements, vous pouvez lire par exemple les livres de Jacques Légeret (en français).  

quaker oatsBien moins connus du grand public français, les Quakers sont faussement assimilés à une célèbre marque de flocons d’avoine !  Ce sont à l’origine deux fermiers de l’Ohio (même pas quakers!) qui décidèrent de vendre leur meilleure avoine en petits paquets au lieu de grands barils. Comme ils prônaient la haute qualité de leurs céréales, leur honnêteté et leur rigueur dans leur travail, ils choisirent le mot « quaker » pour véhiculer toutes ces valeurs.

la dernière fugitiveLes Quakers attirent mon attention depuis que j’ai lu le livre de Tracy Chevalier « The Last Runaway » (dont la traduction, « La dernière Fugitive », paraîtra le 17 octobre). Si les Quakers américains sont généralement, tout comme les Amish, descendants d’émigrants européens souhaitant vivre leur religion sans entrave, ils sont, eux, pleinement intégrés et acteurs dans la vie sociale et économique de leur pays. Ici vous trouverez un article très intéressant de Sébastien Fath, chercheur au CNRS, sur les Quakers.

En effet, les Quakers sont réputés pour leur honnêteté, leur simplicité vestimentaire, leur égalitarisme et surtout leur idéologie pacifiste. Toutes ces caractéristiques mènent les Quakers à être souvent très actifs au niveau social et à créer de grandes ONG (voir un article ici). 

220px-Elizabeth_Fry_by_Charles_Robert_LeslieUn exemple remarquable de ces activités humanitaires avant la lettre est la vie d’Elizabeth Fry. Née en 1780 dans une famille quaker britannique aisée, mariée à un non moins riche Quaker, cette femme aux onze enfants aurait pu rester confinée dans la vie confortable mais tristounette que lui réservait son niveau social à l’époque pré-victorienne. Mais ses convictions religieuses la mènent à s’occuper très tôt des pauvres, des malades, des prisonniers. Elle réussira notamment à améliorer les conditions de (sur)vie des femmes et de leurs enfants détenus et ouvrira la voie vers l’éveil des femmes, notamment les Suffragettes.

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Hormis la Reine, rares sont les femmes à avoir l’honneur d’être sur un billet de banque anglais. Elizabeth Fry sera progressivement remplacée par une autre anglaise, Jane Austen, à partir de 2017.

Un exemple parmi d’autres, ses idées de dons pour la protection des prisonnières anglaises envoyées en Australie. Savez-vous que des milliers de détenus furent déportés vers ce nouveau continent pour désengorger les prisons londoniennes… et peupler ces terres du bout du monde ? Beaucoup d’hommes, bien moins de femmes. Il en fallait quand même… Alors des femmes de tous âges, souvent inculpées pour de petits larcins, étaient déportées et enduraient d’extrêmes conditions de vie qui les menaient souvent à la prostitution, pour leur propre survie. Elizabeth Fry, avec son association « The Quaker Group », faisait distribuer aux malheureuses exilées en partance forcée tout le matériel pour fabriquer un quilt pendant leur long voyage : des aiguilles, du fil, des tissus, des ciseaux… Elles avaient ainsi une occupation dévoreuse de temps et, à leur arrivée, un bien à vendre (leur propre quilt) pour partir sur de meilleures bases. Il reste peu de témoignages de ces quilts faits entre l’Angleterre et  ses colonies, hormis un ouvrage connu sous le nom de Rajah Quilt.

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Un beau voilier commercial baptisé le Rajah fit un seul voyage d’Angleterre vers la Terre de Van Diemen (devenue par la suite Tasmanie, île faisant partie de l’Australie actuelle) en 1841 en tant que transporteur de prisonniers, 180 femmes en l’occurrence (avec 10 enfants), dont la liste est connue. Parmi toutes ces femmes, vingt à trente d’entre elles firent un quilt en commun dans la pure tradition britannique d’alors avec un médaillon central, du patchwork, des applications, de la broderie perse (applications de chintz), diverses broderies parmi lesquelles un médaillon brodé pour la postérité :

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Fine broderie au fil de soie qui se trouve sur la dernière bordure du quilt.

La traversée dura 15 semaines et à l’arrivée le quilt fut offert à la femme du gouverneur local qui admira la qualité du travail. Puis c’est le trou noir ; le quilt a mystérieusement été redécouvert dans un grenier en Ecosse en  1987 et acquis par la National Gallery of Australia dès 1989.
C’est un immense ouvrage (325 sur 337 cm) et on constate par la différence des points que des femmes très expérimentées tout comme des néophytes ont participé à sa réalisation. Kezia Hayer, qui s’occupait déjà en Angleterre des femmes incarcérées, fut mandatée par Elizabeth Fry pour superviser à bord les conditions de vie des prisonnières et les aider à créer un quilt en commun… La belle histoire est que Kezia épousera 2 ans plus tard le capitaine du Rajah, Charles Ferguson ! Ils eurent 7 enfants, tous nés en Australie.

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Le capitaine Charles Ferguson et Frezia Hayter se marièrent à Hobart, alors encore colonie pénitentiaire, qui est aujourd’hui la ville la plus peuplée de Tasmanie.

Voici donc le Rajah Quilt dans toute sa splendeur :

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Pour les Anglophones, vous pouvez trouver plus de renseignements ici (texte de la National Gallery of Australia)

J’aime également un blog tenu par une généalogiste amateur, quilteuse de surcroît, fière de son arrière-arrière-arrière grand-mère (7e génération) qui était à bord du Rajah. Elle se plaît à croire que son aïeule participa à ce quilt-témoignage. Voici le lien vers ce blog :
http://www.rajahsgranddaughter.blogspot.com.au/

En 2010, ce quilt a été exposé au Victoria & Albert Museum de Londres et a suscité une grande émotion, ranimant des pans de l’histoire anglaise et australienne. Le Rajah quilt est devenu un symbole pour ces deux pays, témoignage à la fois de cette immigration contrainte, des belles actions des Quakers et tout particulièrement Elizabeth Fry.

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Voici la couverture du livre reprenant une exposition majeure qui a eu lieu en 2010 à Londres. A cette occasion, le Rajah Quilt refit le long voyage qui le vit naître…

(Merci à Odile qui a suscité ma curiosité au sujet du Rajah Quilt !)

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cropped-ja-hw1.gifEcriture de Jane Austen, écrivain britannique (1775-1817)

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J’emprunte le titre d’un film (pas encore diffusé en France) pour vous parler d’un pilier de la littérature anglaise : Jane Austen. En juillet dernier, Arte a eu la belle idée de rediffuser des films de la BBC inspirés de ses romans, ces trésors aux histoires pleines d’amour, de légèreté et de finesse, d’ironie parfois mordante, d’humour pétillant… et une représentation unique d’une certaine société anglaise au tournant du XIXe siècle. Telle une historienne du quotidien de la vie britannique d’alors, Jane Austen nous fait vivre dans les principes de son temps, tout en critiquant finement grâce à des héroïnes souvent brillantes, fortes et attachantes. Naturellement, j’ai voulu rafraîchir la mémoire de l’ex-étudiante en anglais que je suis et j’ai découvert sur le Net un engouement insoupçonné pour cet écrivain !

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Silhouette et écriture de Jane Austen (ici)

Des Etats-Unis à l’Australie, du Canada à l’Angleterre (of course) et même en France, de nombreux blogs ne traitent que du petit monde de Jane Austen : sa vie, ses romans, les adaptations, les influences… Elle est même l’objet d’un vrai culte et d’une économie florissante autour de voyages organisés, d’objets dérivés multiples… Moi qui croyais que l’idée de P.D. James était très originale en écrivant « La Mort s’invite à Pemberley« , suite d' »Orgueils et Préjugés » ! Pour ne pas me disperser, je me suis concentrée sur le très joli blog, bien écrit et illustré, d’Alice : Jane Austen is my Wonderland… Contrairement au titre, le blog est en français ! Vous y trouverez de nombreux articles et des liens pour butiner si le sujet vous intéresse.

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Comme toutes les femmes de l’époque, Jane Austen (1775 – 1817) brodait, cousait… et pour son plaisir, elle a fait, en compagnie de sa mère et de sa sœur Cassandra, un patchwork ! Ah voilà que je vous intéresse encore plus !… Cet ouvrage est remarquable à plusieurs titres. Décortiquons ensemble ses particularités, si vous voulez bien faire un petit tour dans le passé avec moi.

Nous sommes en Angleterre, au début du XIXe siècle. Les trois Dames Austen collectent les tissus afin de continuer leur ouvrage, en témoigne la lettre datée de 1811 de Jane à sa sœur : « As-tu pensé à récupérer des tissus pour le patchwork ? Nous sommes bloquées » (très librement traduit de “Have you remembered to collect pieces for the patchwork… we are at a standstill”). Leur ouvrage fait en commun est piécé dans la tradition anglaise, avec des morceaux de carton ou papier soigneusement découpés en gabarits, eux-mêmes enveloppés de tissus, puis assemblés au petit point de surjet. C’est ce qu’on appelle encore la méthode à l’Anglaise.

jane-austen-portraitPortrait de Jane Austen

Le patron est absolument unique, inventé par ces Dames. Si le médaillon (grande pièce centrale) est figure commune de ce temps-là, l’assemblage de losanges est alors inédit : autour du centre en forme de grand losange, un ensemble de losanges de taille moyenne, avec des bandes intermédiaires forment la plus grande partie du top, puis viennent de très petits losanges (environ 2 400 !) en bordure.

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Ces losanges ont donné bien du fil à retordre aux quilteuses des siècles suivants ! Il faut dire que la plupart ont travaillé avec des photos plus ou moins bonnes de l’ouvrage et il est donc difficile de le reproduire ; pensez au luxe d’avoir eu le livre de  Brenda Papadakis pour copier le Dear Jane ! Même si l’ouvrage des Austen Ladies n’est pas aussi complexe que le sampler de l’Autre Jane, ce n’est pas tâche facile que d’estimer de loin la taille des losanges. Les quilteuses modernes optent instinctivement pour des angles à 120° et 60°, mais cela donne alors un top bien trop long et trop étroit. Ce ne sont pas les bonnes proportions ! Pourquoi avoir « fait compliqué » ? C’est parce que Jane, Cassandra et leur mère n’ont rien mesuré comme nous ! Sans certitude, on peut seulement imaginer que, partant de leur chintz imprimé central, les Dames Austen ont simplement choisi la taille de leur losange pour cadrer au mieux le pot de fleurs. Il en résulte une forme plus dodue, avec des angles d’approximativement 110° et 70°. Tous les autres losanges auront donc cette même forme, par répercussion.

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Malgré une soigneuse rénovation récente, les tissus choisis initialement sont difficiles à imaginer neufs car les teintures ont forcément passé et évolué. On sait que les floraux sont principalement en chintz (coton raidi au toucher soyeux, généralement pour l’ameublement, originaires d’Inde), les bandes intermédiaires en tissu de coton ivoire à petits points ; les losanges sont variés (peut-être 64 différents tissus) soigneusement coupés et centrés. Quant aux petits losanges de bordure (1/9e de la taille des losanges moyens), ils sont de tissus globalement plus foncés que les autres.

Rosalee Clark, une de ces quilteuses passionnées dont je m’inspire largement pour cet article, a découvert une autre particularité de cet ouvrage : si on partage le top en deux dans le sens de la hauteur à partir du milieu, les tissus sont tous disposés en image miroir… oui, même les minuscules losanges !… Elle a soigneusement fait une réplique de l’original qu’elle n’a jamais vu (elle habite en Australie, « un peu » loin de la maison-musée de Chawton Cottage, Hampshire, qui abrite le chef d’oeuvre des Austen Ladies !) :

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Différent de l’original mais ravissant !

Une précision encore, l’ouvrage des Austen est un patchwork (assemblage de morceaux) mais pas un quilt (ouvrage matelassé) !! Il est pourtant bel et bien fini, doublé et maintenu par des petits points çà et là, ce qui n’était pas rare en Angleterre à l’orée du XIXe siècle. En anglais on parle alors de « coverlet », en français jeté de lit ou couverture légère.

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Chawton Cottage, où vécut la famille Austen à partir de 1809. On peut visiter cette maison dans laquelle on voit le jeté de lit dans la chambre de Jane Austen. Le tout est maintenant protégé par une vitre.

Si vous aussi vous souhaitez réaliser « votre » Austen à losanges, je ne peux que vous engager à vous procurer le livre de Linda Franz (ici) :

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Elle vous propose un livre de 48 pages sur ce patchwork, les gabarits exacts et la possibilité de télécharger les modèles pour travailler avec sa méthode « Inklingo » (impression des gabarits directement sur vos tissus avec votre imprimante). Beaucoup de temps gagné ainsi !!

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Signalons aussi ce magnifique livre de Linda Franz toujours (en option : 2 DVD), qui a combiné deux chefs-d’oeuvre faits par deux Jane : Linda a conçu un quilt-sampler, inspiré du Dear Jane de Jane Stickle, en… losanges, comme celui de Jane Austen !

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Superbe « Love & Friendship » de Linda Franz

Ce qui me plaît le plus dans ce livre, ce n’est pas tant le quilt proposé que toutes les explications très détaillées pour un travail à la main parfait, ainsi que les innombrables citations sorties des six romans de Jane Austen… Un délice que je lis et relis avec la délectation d’une abeille butinant un épi de lavande !

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Pour celles qui trouvent un peu de temps pour faire aussi du point de croix, ce blog montre de charmants petits ouvrages avec des phrases écrites par notre chère JA comme :

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Modèles en vente à Sampler Girl

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Une nouvelle est tombée cet été qui enthousiasme les fans de Jane Austen : le billet de £10 sur lequel figure Darwin sera progressivement remplacé à partir de 2017 (pile 200 ans après sa disparition) par notre chère romancière-couturière !

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Petite phrase de Jane Austen qui me réjouit grandement :
« Je déclare qu’il n’y a rien de plus agréable que la lecture. »
… et le patchwork, ajouterais-je !

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Le premier Médaillon de Martine

Martine fait partie de la Ruche des Quilteuses, c’est elle qui a fait Cannelle ! Aujourd’hui, elle vous présente un de ses premiers quilts.

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J’aime beaucoup la rubrique « Quilts et intérieurs de charme » de la revue Quiltmania. En septembre  2009, le n°73 du magazine présentait l’intérieur d’Isabeau Reinders Folmer, quilteuse d’Amsterdam :

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L’inspiration est venue de cette photo éditée dans Quiltmania (à droite).

Parmi les quilts exposés, plus beaux les uns que les autres, j’ai eu un coup cœur pour l’un d’entre eux. Un quilt en cours  très grand, négligemment posé sur un canapé, un médaillon avec une multitude de tissus rouges, bleus, écrus. Dès lors je n’ai eu qu’une envie, réaliser ce quilt dont bien sûr le modèle n’était pas fourni. Je ne compte pas le temps que j’ai passé à le regarder,  à étudier les détails, à examiner la belle étoile du centre qui me paraissait inaccessible.

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« Mémoire » de Martine Roigt, 2010 – Couleurs douces à dominante rose et bordeaux, tissus japonais majoritaires

Malgré ma petite expérience (2 ans à peine) je me suis enhardie et n’ai pas hésité à le  réinterpréter  en commençant par simplifier l’étoile du centre puis j’ai commencé un tour et ainsi de suite. L’été qui a suivi , bloquée par la rédaction d’un dossier, je m’accordais des pauses l’après-midi pour avancer. Il faut dire que j’ai mis en pratique tous les cours de couture rapide que nous avait donnés Katell pendant l’année ; le top était réalisé en décembre . Il est piécé à la machine, comporte plus de 1500 morceaux de 27 tissus différents.

C’était mon premier grand quilt destiné à être un panneau mural, je l’ai donc quilté à la main en suivant les conseils avisés de mes amies : « s’obliger à quilter avec les deux dés tous les jours pendants 5 à 10 mm ». Une fois cette phase d’apprentissage du matelassage passée, j’ai pu entreprendre le quilting du panneau (plus de 100 heures de quilting) car  j’aime les ouvrages très quiltés.

J’ai pu ainsi participer à l’expo départementale de France Patchwork Haute-Garonne en février 2011. Depuis il trône dans mon salon en attendant d’être remplacé par un autre plus abouti car en effet  je peux constater, tous les jours, tous ses défauts mais je lui garde une affection particulière. 

Martine

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J’aime tant les quilts gallois !

Irrésistiblement, je suis attirée par les quilts gallois. Il y a une dizaine d’années (déjà !), le magazine Quiltmania nous faisaitquilts gallois -welsh découvrir Jen Jones avec son musée et centre culturel consacré aux trésors patchés et quiltés du Pays de Galles. Ce livre, fruit de leur collaboration, est toujours disponible sur le site Quiltmania.

Admirable travail de mise en valeur de ces quilts du quotidien qui nous restituent cet art populaire! Ces quilts furent sauvés de l’usure totale, de la poubelle, des greniers, des granges, des fauteuils de tracteurs ou des pattes des chiens dans la campagne galloise. Ils étaient réalisés avec les moyens du bord, c’est-à-dire tous les bouts de tissus disponibles, avec comme rembourrage les restes des tontes des moutons.

Ces quilts font partie du patrimoine gallois ; on y peut distinguer plusieurs styles. Les plus prisés étaient ceux des familles assez aisées au tissu d’un seul tenant, ou cousus de longues bandes, en satin de coton acheté à cet effet. Ils sont également plus récents et donc mieux connus. Pour les plus modestes, on partait la plupart du temps des restes de tissus de laine  et on cousait un centre décoratif , puis on ajoutait des pavés de tissus formant des bandes tout autour de manière non calculée, avec parfois des triangles qui ajoutaient un peu de fantaisie. Les angles étaient néanmoins souvent bien marqués d’une couleur contrastée. Cette forme de patchwork s’appelle un médaillon, il peut être rustique ou très sophistiqué et reste très prisé de nos jours ! Le quilt de Martine, Cannelle, en est un bel exemple.

Avec l’apparition du coton américain importé en Angleterre pour être tissé et imprimé, sont cousus également au Pays de Galles nombre de médaillons en chintz, en tissus écossais et rayés, en imprimé cachemire, etc.


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Les marchands de coton à la Nouvelle-Orléans – 1873

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Un bureau de coton à la Nouvelle-Orléans, – 1873

Deux tableaux d’Edgar Degas témoignent du commerce du coton de la Nouvelle-Orléans, avant d’être expédié en Angleterre principalement pour filage et impression. Puis le nord des Etats-Unis se chargera de plus en plus de cette industrie.

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Quilt récent de style gallois, avec de superbes tissus majoritairement rouges, de Mary Jenkins. Il reprend le style de médaillon au patchwork simple et au quilting raffiné. Explications de ce quilt dans l’e-book de l’auteur (voir sur son blog ou sur Amazon)

Si certaines personnes, comme l’héroïne de The Last Runaway, traversaient l’océan Atlantique une fois pour toutes, d’autres firent au XIXe siècle de nombreux aller et retour majoritairement pour des raisons commerciales, mais les idées circulaient ainsi également ! Dans le domaine du patchwork, le style gallois a très certainement inspiré les Amish du continent américain, mais réciproquement des blocs américains se trouvent dans les quilts du Pays de Galles du début du XXe siècle. En voici un bel exemple :

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Bloc de l’ananas cousu en lainages, quilt gallois de 1905, collection de Jen Jones. Photo du livre « Making Welsh Quilts », de Mary Jenkins et Clare Claridge. Excellent livre ! Ce bloc ne fait évidemment pas partie du patrimoine gallois…

Vous connaissez mon affection pour les tableaux de Valériane Leblond, sur lesquels elle peint des quilts toujours existants, soit dans sa propre famille, soit visible au Musée de Jen Jones. Voici sa mise en scène du quilt ci-dessus :

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Déjà montré dans ce blog, mais je ne m’en lasse pas ! 

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Ici, un quilt victorien en médaillon de la collection de Jen Jones a inspiré cette scène délicate à Valériane. Regardez les pavés irréguliers de tissus en bordure sur le quilt original, ils ne nuisent aucunement à la beauté du centre.

Une immense différence avec les Américaines est que, dans la campagne galloise, il était rare que chaque femme du foyer fasse ses quilts, et encore plus qu’elle se réunisse avec les voisines en quilting bee. Non, au Pays de Galles, il existait des quilteuses professionnelles qui travaillaient parfois chez elles ou bien allaient de famille en famille, le temps de coudre un quilt. Cette vie itinérante est similaire à celle des brodeurs bretons du XIXe siècle !

Ce dont je ne vous ai pas encore parlé mais qui est si important, c’est la qualité du quilting gallois. Il est dense, très dense même, jamais plus d’un inch carré (2,5 cm2) laissé sans matelassage pour contenir les matières calorifères en place… qui n’ont rien à voir avec nos molletons ! Plumes, foin ou anciennes couvertures, mais surtout les restes de tonte des moutons… on prenait ce qu’on trouvait et les quilts sont parfois extrêmement lourds. Malgré tout, le quilting est souvent très raffiné, varié, figuratif… beaucoup de similitude avec les quilts amish, une fois de plus.

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Quilt américain contemporain d’inspiration galloise/amish, créé par Cassiana en 2002

Dans le Pays de Galles on n’y trouve pas les célèbres « feathers », les guirlandes américaines qui proviennent d’une autre région de l’Angleterre (Durham). La tradition celtique prime avec toutes sortes de feuilles, de coeurs, de volutes et de bordures à la différence esthétique facile à repérer !

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Exemple de quilting gallois sur du satin de coton. Pour de nombreux beaux exemples, allez voir ces blogs : Welsh Quilts, et aussi Little welsh quilts and other traditions, ce sont des passionnées !

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Quilt de bandes piécées, au matelassage typiquement gallois (du blog Welsh Quilts)

September welsh quilts 007

Ici une superbe exposition de petits quilts de Mary Jenkins, dans la pure tradition galloise. On voit notamment que les bords ne sont pas finis par une bande de finition comme nous avons l’habitude de le faire ; les tissus de devant et de dos sont rentrés vers le centre. Certaines quilteuses françaises appellent cette finition « toi et moi ».

Dans un article précédent, je vous parlais de mon envie de faire un quilt d’inspiration galloise. L’harmonie des couleurs me parlait tant ! Puis je me suis rendu compte que j’avais dans un carton des blocs en attente, justement dans cette harmonie de couleurs. Alors le quilt gallois attendra, mon club de patchwork de Colomiers expose dans un mois, je vais mettre les bouchées doubles pour le terminer !! Vous le verrez, bien sûr, sur ce blog… Vite, je vais me replonger dans ces couleurs de brique et de pastel ! 

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vie paisible

Vie paisible dans la campagne galloise, peinture sur bois de Valériane Leblond, mai 2011

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